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28/09/2008

L'EXCELLENCE DE LA CHARIA

Je réponds aux interventions de Messieurs Jean-François Mabut et Michel Sommer sur la loi divine en Islam.

Une remarque préliminaire : mes interlocuteurs parlent de “ Allah, ou Dieu dans la Bible ”. Dans les langues sémitiques, dont fait partie l’arabe, comme l’hébreu ou l’araméen, la racine al (ou el) sert à nommer Dieu.

Dieu est appelé El, ou Elah. Le nom Elohim revient plusieurs fois dans l’Ancien Testament pour désigner le Dieu des Hébreux. C’est la forme plurielle d’Eloah. On la retrouve dans le Coran : Allâhum, qui est l’équivalent de  “ Ô Grand Allâh ! ”

Le Nouveau Testament lui-même rapporte que Jésus s’adressait à Dieu en disant : “ Eli, Eli ! ” C’est-à-dire : “ Mon Dieu, Mon Dieu ! ”

Eli, en arabe, se dit : Ilâhî, et signifie pareillement “ mon Dieu ”.

Rappelons que le mot dieu viens du terme latin deus, qui tire primitivement son origine de la racine deiv, terme lié dans les mythologies à l’idée de “ ciel lumineux ”.

A l’origine, ni la Tora, ni l’Evangile, ni le Coran n’utilisent le mot latin deus pour désigner le Créateur. Il faut donc prendre conscience du caractère universelle du nom propre Allâh dans la tradition monothéiste abrahamique.

Venons-en à notre sujet : il ne faut pas confondre la sévérité de la loi divine, et la méchanceté des hommes. Pour les musulmans, comme d’ailleurs pour les juifs, la Révélation est bien la parole de Dieu. Le christianisme évoque plutôt une parole inspirée. Or, de toute la tradition abrahamique, seul le Coran a été conservé dans son intégralité. La Bible comprend des passages authentiques, mais auxquels se mêlent malheureusement des ajouts qui sont le produit de l’homme.

Les Prophètes ont compris que la Révélation procédait d’un ordre divin supérieur à l’intelligence humaine. C’est pourquoi on imagine mal Moïse, Jésus et Muhammad remettant en cause les prescriptions divines. Ces lois viennent du Créateur suprême : L’Eternel qui a conçu la vie et la mort, le bien-être et la souffrance. L’idée que la Révélation prive l’homme de son autonomie en tant que sujet pensant est largement répandue dans la philosophie moderne : de Feuerbach à Marx en passant par Sartre et les humanistes modernes, on a considéré que la foi aliénait l’homme à un ordre transcendant, le privant de l’usage légitime de ses facultés. Aujourd’hui, on revient fort heureusement de cette conception qui est en réalité extrêmement naïve. L’islam montre que l’intelligence humaine se réalise pleinement lorsqu’elle est orientée par une sagesse supérieure entièrement comprise dans la Révélation authentique. Méditer le Coran, ce n’est pas se condamner à rejeter les arguments de la raison : le Coran nous invite au contraire à utiliser nos facultés rationnelles pour récuser la superstition, les représentations fantaisistes de la divinité, mais aussi pour comprendre le bien fondé des règles qui sont énoncées dans le Livre sacré.

Prenez par exemple le talion. Le Coran affirme : “ Et vous avez vie dans le talion, ô vous doués d’intelligence. Peut-être atteindriez-vous la piété ! ” (Coran, 2,179) Ce qui signifie – notez l’éloquente concision de l’expression coranique – que le talion a historiquement constitué un réel progrès par rapport aux lois et aux habitudes tribales où l’on n’hésitait pas à décimer l’ensemble des membres d’un clan pour le crime d’un seul individu. L’exigence d’équité du talion (la vie du criminel contre celle de la victime) met ainsi un terme au cycle de la violence. Tout comme la perspective de la peine encourue est dissuasive et permet de préserver la vie des victimes potentielles comme, par conséquent, la vie de ceux qui seraient tentés par le crime. Nous traduisons pour simplifier le terme qisâs par le mot talion. En fait, il conviendrait d’être plus précis : le mot qisâs comprend l’idée de poursuivre le criminel afin qu’il soit puni dans une proportion équivalente à la nature même de son crime. Cependant, la possibilité de pardonner ou de réclamer le prix du sang à la place du talion est mentionnée dans le Coran comme “  un allégement de la part de votre Seigneur et une miséricorde. ” (Coran, 2, 178)

Or, si l’on s’applique à dépasser le cadre purement émotionnel relatif au débat sur les châtiments divins, par l’usage d’une saine raison, on remarque que cette sévérité relève d’une forme de pédagogie miséricordieuse. Dieu connaît les hommes mieux qu’ils ne se connaissent eux-mêmes. Il existe en revanche un prétendu “ humanisme positiviste ” qui n’est en réalité qu’une imposture : la criminalité, le vice et la corruption, le proxénétisme et la prostitution gagnent du terrain dans notre monde dit libre et moderne. Il est tellement facile de confondre liberté et libertinage.

Mais je dis que les femmes sont les principales victimes de ce système. J’ajoute qu’un Etat authentiquement islamique devrait immédiatement subvenir aux besoins de toutes celles qui sont réduites à la prostitution, et interdire leur asservissement.

Sans la double perspective de la dissuasion et du pardon, les hommes finissent nécessairement par tomber dans des excès dévastateurs. C’est à ce juste milieu que nous convie aujourd’hui l’islam.

Et c’est pourquoi nous sommes convaincus de l’excellence de la sharî‘a.

 

 

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25/09/2008

La mort d'un prof.

Adieu, Monsieur le Professeur

Il s’appelait Christophe SALVI.

Il avait été le prof. de ma fille pendant près de deux années à l’école primaire de Trembley 1.

Je l’avais rencontré trois ou quatre fois. Toujours j’avais été impressionné par sa chaleureuse attention vis-à-vis des parents, et aussi par la rigueur du programme effectué en classe. La qualité des prestations du Département de l’instruction publique au niveau primaire, dans notre canton, mérite d’ailleurs d’être relevée. Je parle du travail minutieux et passionné des enseignantes et des enseignants, bien entendu.

Lors de notre dernière rencontre, il m’avait informé qu’il avait été l’élève de mon frère Tariq, lorsque ce dernier, avant de connaître la brillante carrière académique que l’on sait, professait encore au Cycle des Coudriers. Il est des enseignants qui suscitent incontestablement des vocations et qui marquent à tout jamais leurs élèves…

Comme le monde est petit !

Et combien la vie y est si courte !

J’ai appris cette semaine la mort de Christophe SALVI, à l’âge de 33 ans.

Avant de le quitter, j’avais perçu dans son regard une inquiétude que je ne m’explique qu’aujourd’hui. Il savait probablement alors le mal dont il était atteint, et il devait avoir conscience de sa gravité. Et cependant, il cachait la chose derrière un sourire et une bonté qui ne le quittaient pas. On nous a appris ensuite qu’il serait remplacé.

Puis est venue la terrible nouvelle.

A présent, je regrette de ne pas lui avoir parlé de ma foi. De ne pas avoir eu l’occasion de lui rappeler que nous sommes tous des condamnés en sursis, même si pour certains, l’attente est seulement un peu plus longue. Que Dieu existe et que la vie n’aurait pas de sens sans cela ! Je n’en ai pas eu le temps, et j’en suis triste. J’aurais voulu tenir sa main avant qu’il ne s’en aille.

La mort est là pour nous faire comprendre que tout individu est unique, irremplaçable, et que sa disparition est irrémédiable, du moins ici-bas. Son message est salutaire pour nos cœurs : nous devons agir avant qu’il ne soit trop tard.

Aimer et témoigner.

Ecrire à la craie blanche au tableau noir :

« A Dieu nous appartenons, et à Lui nous revenons. » (Coran, 2, 156)

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23/09/2008

L'émotion est africaine

Cela s'est passé lors d'un séminaire sur l'islam et les défis contemporains, en Afrique occidentale. En marge du programme, je rencontre un jeune étudiant et nous faisons connaissance. Abd-Allah est le fils aîné d'une famille de neuf enfants. Il me parle surtout de sa mère. Elle s'était particulièrement occupée de lui, car il était de faible constitution, et souvent malade. Le frère de son époux était décédé, laissant une famille également nombreuse, et aussitôt la mère de Abd-Allah avait accepté que son mari prenne la veuve comme seconde femme. Par solidarité, et en partageant le peu qu'ils possédaient.

Lui était à présent dans la capitale pour poursuivre ses études, mais son coeur était ailleurs. Il me dit : "Lorsque je pense à ma mère, je frémis." Et effectivement, je vois un frémissement passer sur son visage, sa paupière et ses yeux débordant de larmes. Un frémissement qui s'étend aux arbres dans la fraîcheur du matin, et jusqu'au ciel immense.

Et je me dis en écoutant Abd-Allah : Combien de jeunes gens, à l'abri des besoins les plus élémentaires, dans le monde dit moderne, ont la capacité d'éprouver un tel sentiment ? L'amour pur et incommensurable pour celle qui fut le refuge, la tendresse et la miséricorde?

Telle est finalement la vraie richesse. Le vrai trésor.

L'émotion est africaine.

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16/09/2008

Initiative anti-minarets

Trois raisons de dire non

 

Le Conseil fédéral a pris la décision de mettre rapidement un terme à la polémique sur l’initiative contre les minarets, annonçant que son message au Parlement serait remis le 15 septembre. Il faut effectivement en finir avec des prises de positions qui sont indignes des valeurs universelles que défend notre pays, et cela pour au moins trois raisons.

D’abord, les arguments du “ Comité d’Egerkingen ”, à l’origine de cette initiative, sont faibles et grossiers. Sur le site des contestataires, le minaret est présenté comme un symbole de guerre et de conquête. Il exprime “ la volonté d’imposer un pouvoir politico-religieux ”. Les initiateurs mettent en garde le peuple contre l’idée “ d’ériger, au nom d’une prétendue liberté religieuse, des symboles du pouvoir qui rejettent toute tolérance religieuse. ” Or, le minaret est un élément architectural qui fait partie de la culture islamique, sans pour autant relever d’une quelconque obligation religieuse. Vouloir en faire un symbole politique est une démarche intellectuellement malhonnête, qui prend moins en compte la réalité de l’islam, que la volonté de susciter la crainte.

Ensuite, cette initiative entre en contradiction avec l’esprit de notre Constitution. L’ancien juge fédéral Giusep Nay est allé même jusqu’à appeler le Parlement à ne pas mettre le texte en votation populaire, le considérant comme anticonstitutionnel. Dans le cadre de l’Etat de droit, tous les lieux de cultes devraient être conditionnés par la même réglementation en ce qui concerne leur construction. On ne peut interdire le minaret, si l’on n’interdit pas du même coup le clocher, ou alors, on cautionne ouvertement une forme de discrimination religieuse inadmissible pour qui possède une once de citoyenneté.

Enfin, cet initiative est mauvaise pour l’image de notre pays. La Suisse doit se donner l’ambition d’être un exemple de coexistence pacifique de toutes les cultures. Comment d’autres interpréteront-ils ce refus des minarets ? Comme une mesure qui vise l’humiliation d’une communauté qui dans sa grande majorité n’est pas assimilable à l’intégrisme. L’Albanais, comme le Turc, comme l’Iranien, comme le Pakistanais, comme le Sénégalais connaissent tous le minaret qui orne les mosquées du monde musulman. Tous seront pareillement choqués. Quelles réactions viendront par ailleurs de l’extérieur et du monde musulman ? Déjà en mai 2007, notre Conseillère fédérale Micheline Calmy-Rey avait déclaré que cette initiative “ met la sécurité des intérêts suisses, des Suissesses et des Suisses en danger ”, en ajoutant que “ la liberté de pratiquer une religion est garantie en Suisse. ”

 

Parce qu’il est essentiel de refuser les amalgames qui font d’un édifice de foi une arme de guerre, qui conduisent à une forme évidente de discrimination religieuse, et qui sont susceptibles d’alimenter les tensions dont personne ne veut – sauf ceux qui se déterminent politiquement par la peur et la haine – il faut donc résolument et démocratiquement rejeter cette malheureuse initiative.

 

 

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15/09/2008

Réponses sur la lapidation

Lettre ouverte à John Goetelen

Je prends la peine de vous répondre, Cher Monsieur, en vous priant d’excuser un retard dû à un début de ramadan comme toujours très chargé.

Vous avez choisi de m’infliger la « question laïque » en me sommant de rejeter la lapidation, ou d’abjurer ma foi ! Laissez-moi vous dire que votre entrée en matière dénote une maladresse qui est très comparable à celle que vous avez commise, lorsque, témoin scandalisé du martyre de Doua - cette jeune femme massacrée à coups de pierres en Iraq par un groupe d’hommes lâches - vous avez mis cela sur le compte de l’islam, avant de vous apercevoir que cette femme subissait la vengeance de sa tribu non musulmane, qui précisément lui reprochait d’être tombée amoureuse d’un musulman ! Soit dit en passant, dans un Etat islamique appliquant la sharî‘a, les individus qui se sont comportés ainsi avec cette malheureuse victime, de même que ceux qui assistaient à la scène en la filmant sur leurs portables,  seraient immédiatement traduits en justice et passibles de la peine capitale.

En tant que croyant musulman convaincu, je n’ai pas à me prononcer sur la validité de la loi divine. Essayez de comprendre une chose : je ne peux être contre le jour ou la nuit, contre le soleil ou la lune, contre la mort ou la vie, contre la santé ou la maladie. Il existe une réalité physique, qui est l’expression de la volonté divine, tout comme il existe une loi morale et divine, qui ne dépend pas de moi. La lapidation de l’homme comme de la femme adultères, la peine de mort, le fait de couper la main du voleur sont inscrits dans les sources de la législation islamique, le Coran et/ou la Sunna (paroles, actions et approbations du Prophète Muhammad). Mais les conditions de leur application sont tellement restrictives, que ces peines pénales relèvent surtout de la dissuasion. Elles sont pratiquement irréalisables.

La Bible relate que le fils d’une femme israélite avait blasphémé le Nom de Dieu. « Alors le Seigneur adressa la parole à Moïse : « Fais sortir du camp celui qui a insulté (…) et que toute la communauté le lapide. Et tu parleras ainsi au fils d’Israël : Si un homme insulte son Dieu, il doit porter le poids de son péché ; ainsi celui qui blasphème le Nom du Seigneur sera mis à mort. » (Lévitique, 24, 13-16)

A mon tour de vous poser quelques questions : Seriez-vous prêt à déclarer publiquement que les juifs qui appliquaient de telles lois étaient des barbares sanguinaires ? Que les rabbins qui soutiennent que la Tora est bien une révélation dictée et un guide pour l’humanité sont des fanatiques enkippatés ? Pensez-vous que certains chroniqueurs suisses du Matin dimanche, ou quelques intellectuels parisiens en chemise blanche assis confortablement sur leurs certitudes laïcisantes, auraient le courage de faire étalage de leur esprit critique à cet endroit ? Que le cortège vociférant d’une poignée de féministes enragées se livrerait à un même combat ? Que nos élus genevois, qui ont prêté serment sur la Bible, montreraient une claire réprobation ?

Ou bien décidément  vous est-il plus facile de vous en prendre au musulman que je suis ?

Je parle de la Bible. Je parle des juifs et de la loi révélée à Moïse.

J’ajoute que le Coran qualifie Moïse de « noble Messager » (Coran, 44, 17).

J’attends donc que vous vous exprimiez ouvertement et sans détour sur ce point, ou alors, je vous invite à vous taire : Ces israélites étaient-ils des barbares sanguinaires ?

Comme vous, j’ai été horrifié et scandalisé par les images qui montraient Doua le corps en partie dénudé, agonisante, livrée à la violence de ces hommes qui lui infligeaient à tour de rôle un supplice intolérable. Mais il ne faut pas confondre le crime et la perspective du châtiment dissuasif. Il faut se rappeler que l’islam est une religion qui comprend également, comme dans le christianisme, la dimension du pardon.

En clair, ma foi me dicte d’être convaincu que la loi de Dieu est supérieure à celle des hommes, et que l’humanité gagnerait à l’appliquer avec toutes ses composantes, qui établissent un équilibre salutaire entre la justice et la miséricorde, la dissuasion et le pardon. Je ne puis qu’en témoigner. Je ne m’en fais pas le défenseur. Et j’ajoute que cela ne signifie nullement que je remette en cause l’obligation qui est la mienne de respecter les lois de mon pays, précisément parce  qu’elles garantissent ma liberté de conscience et de foi.

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