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18/06/2009

OBAMA : EMOTION ET RAISON

Comment peut-on interpréter le discours tenu au Caire par Barack Obama à l’adresse du monde musulman ? Beaucoup d’émotion dans le propos, certes, et une façon habile de rapprocher deux mondes en rappelant des valeurs communes.  Mais au-delà des bons sentiments, il convient de revenir à la raison, et de questionner la réalité d’un système qui dépasse largement un seul individu, quelles que soient ses bonnes intentions.

Il y a d’abord le fait qu’Obama ne dispose que d’un pouvoir de décision limité dans son propre pays sur les questions liées au Proche-Orient. Avant d’être élu, il avait été ainsi dans l’obligation de déclarer que Jérusalem est la capitale éternelle d’Israël. Position qui rend impossible, à long terme, le règlement de la question palestinienne. Il s’est entouré de collaborateurs résolument sionistes, comme David Axelrod et Rahm Emanuel, chef d’état major de la Maison-Blanche. Le père de ce dernier  a été volontaire dans Tsahal en 1991.

Obama ne peut ainsi « qu’inviter » le gouvernement israélien à geler les colonies de peuplement. Proposition à laquelle Netanyahou oppose sans vergogne un non catégorique. En d’autres termes, la stratégie sioniste du fait accompli reste de rigueur même sous la nouvelle présidence étasunienne, et il en sera ainsi tant que les lobbies sionistes, dont l’Aipac (American Israel Public Affairs Committee) domineront le Congrès et imposeront leurs vues.

Obama dit respecter la démocratie. Qu’en est-il du Hamas qui a été choisi par les Palestiniens, mais dont il n’admet pourtant pas la légitimité, tant que le mouvement de résistance n’aura pas déposé les armes et reconnu l’existence de l’Etat de ses agresseurs ? Ici réside la faille, qui révèle que la parole d’Obama n’est finalement pas si équilibrée que cela, ni même vraiment équitable. Il aurait été plus juste de dire que c’est la colonisation qui doit impérativement cesser, afin que cesse le combat de légitime défense. Plus juste de souligner que les Palestiniens ne peuvent raisonnablement pas reconnaître un Etat dont les frontières restent indéfinies, et qui s’étend chez eux à leurs dépens. On peut rappeler que depuis les accords d’Oslo, le nombre des colons est passé, de 1993 à 2009, de 263 000 à 485 000, dont 200 000 à Jérusalem-Est ! Lorsque le Hamas dénonçait la légitimité de ces transactions, on l’accusait d’extrémisme. Mais depuis, et rétrospectivement, les faits lui ont donné raison.

Enfin, derrière les belles paroles, il y a la réalité atroce des faits, qui montre que la politique étrangère américaine demeure un véritable désastre pour le monde musulman. Ainsi, l’administration d’Obama a poussé le gouvernement pakistanais à agir contre sa propre population sous le prétexte d’en finir avec les talibans. Résultat ? Plus de deux millions de réfugiés déplacés dans des circonstances épouvantables. Et si Obama promet de quitter l’Irak, ce n’est que pour mieux occuper l’Afghanistan et y renforcer ses troupes. La multiplication des bases militaires américaines constitue-t-elle d’ailleurs vraiment le signe d’une pacification du monde ?

En d’autres termes, s’il n’est pas interdit d’être sensible au discours éloquent du Président, les musulmans sont en droit d’exiger que ses paroles se traduisent par des faits. Malheureusement, Obama mettra probablement des années à « inviter » Israël à cesser l’implantation de ses colonies, (on peut douter qu’il se montre aussi patient avec les Iraniens en ce qui concerne le nucléaire). Autant de temps gagné par un Etat extensible qui s’est servi, depuis plus de soixante ans, de Présidents américains à la chaîne pour étendre la puissance israélienne. L’aide militaire à Tsahal, qui se chiffre depuis des années en milliards de dollars, se poursuivra au gré de l’influence du Congrès. Même si Tsahal massacre des populations civiles.

Qu’importe. Obama fait bonne figure. Belle allure et belle prestation. Cela suffit à ceux qui déjà ont oublié le martyre de Gaza.

 

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Commentaires

Personne n'oublie Gaza et les massacres. En tout cas pas celles et ceux qui haïssent la guerre. Mais d'un cercle vicieux, on entre dans un nouveau cercle vicieux. Personne n'est d'accord sur rien. Jérusalem? Quel statut? Les colonies? Qu'en faire en réalité? Le mur de la honte? comment l'oublier? Les attentats kamikazes? Qui peut les stopper? Quel chef charismatique palestinien? Alors que les Palestiniens ne cessent de se diviser. Le Gouvernement israélien? Une insulte à l'humanité avec un premier ministre d'extrême droite qui hait les Palestiniens. Et Obama, que peut bien faire Obama? Difficile, trop difficile. Sauf si enfin les gens concernés se réveillent en masse et demandent une vraie paix, un vrai respect, une vraie démocratie en actes. Mais pour ça, il faudrait qu'un seul pays, qu'une seule loi valable pour tous. Vous avez déjà vu un T-shirt troué, séparé d'un mur, avec l'image d'une capitale dessinée dessus qui n'est à personne parce que réclamée de tous de manière exclusive? J'appelle cela de l'irréalité politique pure, une fiction d'Etat de droit. Alors qu'en est-ce que Palestiniens et Israéliens se mettent à la même table pour construire un Etat de droit ENSEMBLE pour donner un avenir à l'ensemble de la planète?

Écrit par : pachakmac | 18/06/2009

bonjour à tous
Grâce à Dieu des femmes et des hommes loin de l'émotivité ambiante préserve leurs lucidité pour nous décripter l'actualité.
Chére hani ton analyse n'est pas que pertinente elle est la résultante d'un esprit et d'un coeur libre de toutes "prisons" comme le disait si bien ton grand pére l'éminent imam Al banna.
De l'orient et de l'occident une nouvelle génèration de femmes et d'hommes sont en train de voir le jour qui nie la compléxitè des enjeux croit tout ce qu'on nous dit sous prétexte que "nous l'avons vu à la télè hier".
Nous devons éxiger de nos gouverneurs un peu plus de dignité de transparence de cohérence et d'étique,pour un meilleur avenir et de plus belle perspective.

Écrit par : karim | 20/06/2009

Aux yeux de certains, ceux qui osent parler de paix alors que l'horizon paraît bouché, ont tendance à ne pas être pris au sérieux. L'"angélisme béat" d'un Obama n'est pas apprécié de ceux dont le fond de commerce est ailleurs. De ceux qui rêvent de voir se réaliser à terme les promesses universalistes que leur religion.
De ceux pour qui gloire et légitimité morales se récoltent dans un affrontement perpétuel et manichéen.
Que faire d'un Obama aussi consensuel, si doué pour faire retomber les tensions interreligieuses et intercommunautaires ? Georges W. Bush était le meilleur allié des musulmans les plus fanatiques voyant en lui un faire-valoir idéal, et une cible caricaturale à abattre un peu partout dans le monde.
La retombée desdites tensions risquerait de favoriser, FINALEMENT, l'avènement de la DÉMOCRATIE dans bien des pays soumis aux règles d'un islam sans partage. Quelle claque pour les théocraties les plus tenaces !

Le monde serait alors en danger de Paix !

Écrit par : Santo | 20/06/2009

Pourquoi me censurez-vous, Monsieur Ramadan ?
Les blogs de la tdg doivent être le terrain du dialogue et de la confrontation d'idées. Et non pas celui d'une propagande univoque ! C'est là où commence et peut malheureusement capoter la Démocratie !

Écrit par : Santo | 21/06/2009

Je prie chacun d'excuser mon retard, notamment M. Santo.
Cordialement
Hani Ramadan

Écrit par : Hani Ramadan | 21/06/2009

Le discours d'Obama flatte le coeur, mais la raison n'y est pas tout à fait vous avez raison.
C'est tout de même une avance. Obama n'a pas le pouvoir de décision (démocratie oblige) mais le pouvoir d'expression.

Il ne faut cependant pas être trop naïf, ce discours est probablement entrain de déstabiliser l'Iran et c'est sa stratégie qui en bénéficie.

Mais il amène aussi un peu de douceur en Europe en nous trouvant à tous les liens dépassant le nom que nous donnons à la spiritualité.

Voilà, ceci est un commentaire d'une personne qui n'est pas professionnelle dans l'analyse des politiques étrangères, mais qui ressent simplement les évènements.

Écrit par : Jack_line | 21/06/2009

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