1959

20/06/2010

Lettre ouverte à Bernard-Henri Lévy

S’élever contre la diabolisation d’Israël ne doit pas vous empêcher de voir ce qui a fait de Gaza une région de réfugiés désespérés et vous faire nier les effets tragiques du blocus, écrit Gidéon Lévy dans Ha’Aretz.

 

17.06.2010| Gidéon Lévy|Ha'Aretz

 

Cher Bernard-Henri Lévy,

 

Nous ne nous connaissons malheureusement pas. Nous nous sommes brièvement croisés dans les décombres fumants de Gori pendant la guerre de Géorgie. Vous y avez fait un passage éclair et, comme d’habitude, vous avez attiré l’attention, là comme dans d’autres zones de conflit où vous vous êtes rendu.

 


J’admire profondément les intellectuels de votre stature, qui se font fort de visiter les champs de bataille et de faire entendre leur voix. Votre tentative de protéger Israël, dont témoignait votre article publié le 8 juin dans Ha’Aretz (“Il est temps de cesser de diaboliser Israël”), a fait plaisir à beaucoup d’Israéliens, qui avaient grand besoin que quelqu’un dise un peu de bien de leur pays, chose rare par les temps qui courent.

 

Je ne gâcherai pas leur plaisir. Mais, au nom de votre appel à mettre un terme à la désinformation, je souhaiterais attirer votre attention sur des informations qui ont peut-être échappé à votre mémoire. On pourrait se risquer à penser que, dans votre jeune temps, vous auriez été l’un des membres de la flottille. A cette époque, un blocus de plus de quatre ans imposé à 1,5 million d’individus aurait éveillé en vous un impératif moral vous poussant à vous joindre à la contestation. Mais, aujourd’hui, pour vous comme pour la plupart des Israéliens, il n’y a pas de blocus de Gaza. En parler relève pour vous de la “désinformation”.

 

Au fait, puisque vous étiez sur place, pourquoi n’en avez-vous pas profité pour faire un saut à Gaza, à l’instar de votre ami Mario Vargas Llosa, pour voir de vos propres yeux s’il y avait ou non un blocus ? Les médecins de l’hôpital Shifa [à Gaza], par exemple, vous auraient parlé de leurs patients qui décèdent à cause du “non-blocus”. Certes, personne ne meurt de faim. Pourtant, l’association Gisha pour la liberté de mouvement a publié cette semaine un rapport expliquant qu’Israël autorise l’importation de 97 produits à Gaza, contre 4 000 avant le siège. Vous n’appelez pas cela un blocus ?

 

Un grand supermarché israélien propose 10 000 à 15 000 articles ; à Paris, il y en a sûrement plus encore. Pourtant, Gaza n’a droit qu’à 97 produits. S’il est quelqu’un dont on aurait attendu davantage de compréhension à l’égard des besoins gastronomiques, c’est bien le bon vivant raffiné que vous êtes. Vous dites, comme si vous vous faisiez le porte-parole de Tsahal, qu’Israël laisse entrer 100 à 125 camions par jour à Gaza. Une centaine de camions pour 1,5 million de gens : ne s’agit-il pas là d’un “siège impitoyable”, comme l’écrivait [Laurent Joffrin dans] le journal Libération, contre lequel vous vous élevez ?

 

8O % des habitants de Gaza vivent de l’aide humanitaire ; 90 % des usines de Gaza sont fermées ou tournent au ralenti. Vraiment, Bernard-Henri Lévy, ne sommes-nous pas là face à un blocus ? Ne devrait-on pas s’attendre que, plus que tout autre, un grand intellectuel comme vous sache que les gens, y compris les Gazaouis, ont besoin d’autre chose que de pain et d’eau ? Mais oublions les statistiques car, après tout, les philosophes ne s’encombrent pas de chiffres. Vous écrivez qu’Israël a été accusé “jusqu’à la nausée” d’être responsable de ce blocus – tiens, voilà que maintenant vous parlez de blocus ? –, imposé autant par Israël que par l’Egypte. C’est exact. La participation de l’Egypte est en effet scandaleuse et inexplicable, mais on ne peut juger selon les mêmes critères l’Egypte et Israël. L’occupation de Gaza n’est pas terminée, elle a simplement été levée, pour arranger l’occupant, mais Israël n’en reste pas moins responsable.

 

La monnaie officielle de Gaza est le shekel, les registres d’état civil sont établis par Israël, qui surveille également toutes les entrées dans la bande de Gaza. Des décennies d’occupation ont rendu Gaza dépendante d’Israël, et Israël ne saurait s’en défaire par un simple “désengagement”.

 

Mais cessons de parler du blocus, que vous le niiez ou que vous le justifiiez. Comment pouvez-vous ignorer le contexte ? Depuis quarante-trois ans, des millions d’individus – dont certains auraient pu espérer devenir Bernard-Henri Lévy, au lieu de perdre leur vie à se battre pour survivre – connaissent une situation d’occupation et de désespoir. Quelles chances un jeune Palestinien a-t-il de faire quelque chose de sa vie ? Regardez les photos des Gazaouis qui se pressent au poste-frontière de Rafah et observez l’expression imprimée sur leur visage.

 

Le concept de liberté ne vous est certainement pas étranger. Vous ne pouvez reprocher l’occupation à personne d’autre qu’à nous, les Israéliens. Il y a beaucoup d’excuses pour cette occupation, mais aucune ne change quoi que ce soit à l’ultime réalité : Israël est une puissance occupante. C’est la racine de tous les maux et c’est ce que vous avez dissimulé. Vous n’en dites pas un mot. Israël avait peut-être le droit d’empêcher des armes de pénétrer à Gaza, mais vous n’avez pas le droit d’ignorer ce qui a fait de Gaza une région de réfugiés désespérés.

 

Vous avez raison, Bernard-Henri, de souligner que le monde est plus exigeant envers Israël qu’envers des dictatures. Ce n’est pas la “confusion d’une époque”, comme vous le dites, mais une époque nouvelle (et juste) dans laquelle le monde exige qu’en tant que démocratie Israël paie le prix de sa conduite.

 

Alors, diabolisation ? Possible, mais la façon de la combattre est de faire le siège de son arsenal. Sans le blocus de Gaza, sans l’occupation, il n’y aurait aucune raison de diaboliser Israël. Est-ce trop attendre de vous, naguère la voix de la conscience, que vous compreniez cela ?

 

Source : http://www.courrierinternational.com/article/2010/06/17/lettre-ouverte-a-bernard-henri-levy

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La date du 20 juin 1948 restera sans doute à jamais marquée d’une pierre noire dans l’épopée du Sionisme. Ce jour là, David Ben Gourion faisait tirer sur un bateau affrété par l’Irgoun de Menahem Begin. Les responsables du mouvement sioniste clandestin avaient acheté des armes en France afin de les acheminer vers Erets Israël autour du 15 mai 1948 en vue de la création de l’Etat d’Israël.

Avec 800 immigrants à son bord, l’Altalena, (nom de plume de Vladimir Jabotinsky), avait été retardé, et s’approchait des côtes du pays avec trois semaines de retard, alors que l’Irgoun avait déjà signé son acte de dissolution et de ralliement à la nouvelle armée d’Israël, Tsahal.

Malgré les tentatives de Menahem Begin de freiner l’arrivée du bateau, ce dernier poursuivait sa route vers Israël. De vifs débats eurent alors lieu entre Begin et Ben Gourion, nouveau Premier ministre de l’Etat. Ce dernier exigeait que le bateau accoste sur une côte éloignée, loin du regard des observateurs de l’ONU, et que tout l’armement soit remis à Tsahal. De leur côté, les chefs de l’Irgoun exigeaient qu’au moins 20% des armes soient acheminées vers les combattants de l’Irgoun qui défendaient Jérusalem, et les 80% restants aux « anciens » de l’Irgoun désormais soldats de Tsahal.

Ben Gourion considéra cette revendication comme une tentative de créer « une armée au sein de l’armée ». Lors d’un Conseil des ministres particulièrement houleux, Ben Gourion ordonna d’empêcher « à tout prix » que le bateau et son chargement n’arrivent à bon port. Les témoins de cette réunion ont raconté que l’un des objectifs du nouveau Premier ministre était de faire plier définitivement et sans conditions Menahem Begin, son « dangereux » rival politique.

Lorsque l’Altalena accosta au niveau de Kfar Vitkin, les forces de Tsahal firent descendre les immigrants qui furent dispersées dans des centres d’accueil. Puis vint un ultimatum de dix minutes lancé à Begin, qui se trouvait sur la plage, et aux forces de l’Irgoun qui se trouvaient sur le bateau, de se rendre et de renoncer à tout l’armement qui se trouvait à bord. Begin refusa, et des tirs sporadiques se firent entendre. Il fit alors partir le bateau vers les plages de Tel-Aviv où il espérait obtenir une présence plus massive de militants de l’Irgoun et de Leh’i sur place. Il pensait également pouvoir négocier avec le gouvernement.

Le surlendemain, 22 juin 1948, les combattants de l’Irgoun décidèrent de décharger l’armement du bateau. Les soldats de l’unité « Harel », commandée par un certain jeune officier du nom d’Itshak Rabin, reçut alors l’ordre d’ouvrir le feu en direction du bateau. Malgré les drapeaux blancs brandis par les combattants de l’Irgoun, les tirs de canons et de fusils se firent de plus en plus nombreux, et l’Altalena fut coulé. Les affrontements firent 20 morts : 18 membres de l’Irgoun et 2 soldats de Tsahal. Durant l’opération, Menahem Begin, qui avait pris place dans le navire, s’échappa grâce à un canot de sauvetage, sans oublier d’exhorter ses troupes à ne pas répondre afin de ne pas provoquer une guerre civile au sein du Yishouv.

Cette tragédie marqua profondément les consciences ainsi que les relations entre Ben Gourion et Begin. Ce dernier resta persuadé toute sa vie que le but premier de Ben Gourion fut, ce jour-là, de l’éliminer du devant de la scène politique. La gauche israélienne a souvent reproché à la droite d’avoir le « monopole » de la violence politique envers ses opposants. L’exemple de l’Altalena montre que ce n’est pas tout à fait le cas…

Écrit par : Corto | 21/06/2010

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