1959

02/03/2012

Comment les investisseurs peuvent-ils changer la finance et peut-être même le monde?

 

 

Un article de Jean-Luc Karleskind[1]

Chercheur indépendant, étudiant la compétitivité et la globalisation au 21ème siècle.

Voir son blog sur www.karleskind.me. Il est également co-fondateur de Global Discourse Dinner, voir www.globaldiscoursedinner.org.

 

 


Il est de bon ton de critiquer les banques, les traders et autres spéculateurs qui  constituent ces marchés qui nous gouvernent. La même critique générale s’adresse aux politiques qui seraient incapables de prendre les décisions difficiles qui s’imposent. Or, nous élisons nos représentants. Ceux-ci agissent ensuite en notre nom, nous rendant co- responsables de leurs actions et nous autorisant à leur demander des comptes. De même, le choix de l’institution financière chez laquelle nous domicilions nos salaires et déposons notre épargne nous rend partie prenante de ce que cette institution fait de notre argent. A chacun de nous donc, de demander des comptes à nos banquiers et de ne pas hésiter à changer d’institution si nous ne sommes pas entendus. Pour que ceci ait un sens, encore faudrait-il que nous ayons des alternatives clairement meilleures. Les promoteurs du mouvement de dérégulation, de mondialisation et de privatisation des trente dernières années affirment en effet que “There is No Alternative”. Ce à quoi les altermondialistes répondaient : “un autre monde est possible”. Je dirais pour ma part que face aux défis du réchauffement climatique et des déséquilibres économiques actuels, une autre façon de gérer notre monde est tout simplement nécessaire à notre survie collective. Nous citerons ici trois exemples de finance alternative qui montrent qu’il est possible de  faire de la finance autrement.

 

L’épargne solidaire et responsable

Au Luxembourg, ce mouvement est représenté par l’association Etika[2]. En 1995, Etika a adressé aux cinq banques de détail du pays  un appel d’offres et la BCEE a répondu en créant un compte d’épargne alternative. Le déposant qui choisit ce produit sait où son épargne est investie, sans risque pour lui, dans des projets ayant une plus-value sociale et écologique. En France, le mouvement est représenté par Finansol[3]. Créée en 1995, soit la même année qu’Etika, l’association Finansol labellise des placements d'épargne solidaire : actionnariat solidaire, livrets ou fonds solidaires proposés par les banques, compagnies et mutuelles d'assurance et fonds solidaires d'épargne salariale. La France a pris des initiatives réglementaires pour favoriser ce type d’épargne. La loi Fabius de 2001 oblige les entreprises ayant un plan d’épargne retraite de proposer au moins un fonds solidaire à leurs salariés. En 2008, cette mesure fut étendue à tous les plans d’épargne d’entreprise sous l’impulsion du syndicaliste Edmond Maire. Par ailleurs, des incitations fiscales ont été introduites en faveur de ces produits. En Belgique, le réseau Financement alternatif[4] aide à améliorer l’offre de produits financiers éthiques et solidaires et collabore avec plusieurs institutions financières (Ethias Assurances, BNP Paribas Fortis, la Banque Triodos).

 

Il ressort de ces exemples que le mouvement pour une autre finance n’a pas attendu la crise actuelle pour se mobiliser. Il convient de saluer la réponse de certaines institutions financières et de l’Etat français. Toutefois, force est de reconnaitre que cette finance pèse aujourd’hui très peu de chose. 40 millions d’euros pour le compte d’épargne alternative de la BCEE soit moins de 0,2% des dépôts de la banque et en France 0,1% du patrimoine des total des ménages. Les acteurs du secteur eux-mêmes reconnaissent que “ce type d’épargne ne peut à elle seule endiguer le chômage, le mal-logement et le sous-développement et assurer la reconversion écologique de notre économie”[5].

 

La finance islamique

L’origine de ce type de finance se situe dans le cadre du renouveau islamique lié à la décolonisation. La loi islamique, à l’instar de la loi biblique, prohibe l’intérêt. Ce point est marginal dans la doctrine islamique. Mais, après la revalorisation des prix du pétrole en 1973, l’Arabie Saoudite s’est retrouvée à la tête d’énormes excédents de liquidités, les “pétrodollars”. Imaginons un instant l’effet que durent faire les banquiers de Goldman Sachs débarquant à Riad pour proposer leurs placements à haut rendement au bon roi Fayçal... Il dut y avoir un certain choc culturel. Par ailleurs, toutes sortes de pressions et de suggestions se sont faites jour dans le monde arabe et musulman quant au bon usage de la manne pétrolière: entre autres solidarité islamique, propagande et finance islamiques. A cette fin est créée dès 1973 la Islamic Development Bank par décision de l’OPEP. La première banque islamique commerciale sera la Dubai Islamic Bank fondée en 1975 bientôt suivie par d’autres banques en Egypte et au Soudan. Or, la loi islamique (la sharia), basée sur les préceptes spirituels du Coran, quelques décisions du prophète Mohamed prises au 7ème siècle et un corpus de jurisprudence élaboré dans une économie pré-industrielle, n’était pas outillée pour faire fonctionner une banque du 20ème siècle. Qu’importe, quand il y a une volonté, il y a un chemin. Les gens se mirent au travail et très vite la finance islamique rencontra un public. Elle s’est développée dans le monde musulman et puis dans le monde occidental. Un corpus réglementaire et des principes comptables internationaux ont été développés[6]. Les grandes banques, les auditeurs, les consultants et les cabinets juridiques internationaux proposent tous des services pour la finance islamique. Des formations se sont développées et ce jusque dans les grandes écoles de commerce occidentales. 

 

Entre 2003 et 2010, les actifs de la finance islamique sont passés de 200 milliards de dollars à 1.000 milliards de dollars. Qui plus est, les institutions et les produits islamiques ont été peu affectés par l’escroquerie planétaire de la bulle immobilière états-unienne. Donc, cette finance est aujourd’hui respectée et sa croissance forte ainsi que son potentiel en font une niche qui attire beaucoup de monde bien au-delà des musulmans. Néanmoins, mettons les choses en perspective. 1.000 milliards de dollars pour environ trois cents institutions peuvent sembler un montant important. C’est après tout la taille actuelle du Fonds Européen de Stabilisation Financière. Pourtant, cette somme ne représente même pas la moitié du bilan d’une seule grande banque comme HSBC ou BNP Paribas. Il est par ailleurs difficile de dire si, à la fin, la finance islamique fait une réelle différence sur la direction de l’économie. C’est un de ses objectifs proclamés. Mais, lors d’une récente visite en Malaisie et au Soudan, les acteurs du secteur que j’ai pu interrogés ne m’ont pas fourni de démonstration convaincante des effets sociaux de l’adoption de la finance islamique.

 

Muhammad Yunus, le banquier des pauvres

Le dernier exemple que nous traiterons est celui de Grameen Bank du Bangladesh. Elle fut fondée en 1976. Cette banque coopérative rurale est créée par Muhammad Yunus, un professeur d’économie rentré des Etats Unis après l’indépendance de son pays pour contribuer à son développement. Yunus est révolté par la misère qu’il voit aux portes du campus de son université. Il se dit que les belles théories qu’il enseigne dans sa salle de classe lui semblent bien éloignée de ce qu’il constate devant sa porte. Quand il s’enquiert du problème, il découvre le système de prêts usuraires en vigueur. Or, le montant dû collectivement par le village à l’usurier est de 24 dollars... Yunus décide de rembourser lui-même la somme. Il va voir les banques pour leur demander de faire quelque chose, sans résultat. Il fonde alors le système de banque coopérative qui lui vaudra trente ans plus tard le prix Nobel de la paix. Le système est fondé sur des prêts minuscules accordés à des pauvres, majoritairement des femmes. Les  prêts sont consentis pour créer des activités générant des revenus, des entreprises. Une des conditions du crédit est que les enfants doivent fréquenter l’école. Le prêt doit être remboursé et la banque doit pouvoir couvrir ses frais. Elle ne distribue toutefois pas de dividendes car son objectif est de créer de l’activité économique pas de faire du profit. Yunus est aujourd’hui reconnu mondialement et la micro-finance est devenue un modèle pratiqué partout quoiqu’avec des variations avec lesquelles Yunus n’est pas toujours d’accord. On peut dire que Grameen Bank a changé la vie de millions de Bangladeshis.

 

Ces trois exemples démontrent, je l’espère de façon convaincante, qu’il est possible de faire de la finance autrement et que pour ce faire, il n’est pas besoin d’être aussi riche que l’était le roi Fayçal. Nous avons vu que dans nos sociétés, certaines banques, pour peu qu’on leur en fasse la demande, ont adapté leur offre et certains états ont changé leur législation. Muhammad Yunus démontre quant à lui qu’il faut refuser l’inacceptable. Oui, il y a des alternatives mais pour peser vraiment face aux marchés, il faut changer d’échelle. Le temps presse.  Qu’attendons-nous pour nous mettre au travail?

 

 

Article publié le 9 décembre 2011 dans l’hebodmadaire luxembourgeois Letzerbuerger land http://www.land.lu/index.php/archive/items/comment-les-investisseurs-peuvent-ils-changer-la-finance.html?page=1

 

 

 



[1] L’auteur nous a autorisés à publier son texte avec l’indication de sa source.

[5] P. Frémeaux et N. Nahapétian dans le Hors-Série Poche nr. 45 d’Alternatives Economiques de Septembre 2010, Editorial “Civiliser l’économie”

[6] AOIFI, Accounting and Auditing Organization for Islamic Financial Institutions http://www.aaoifi.com/aaoifi/, IFSB, Islamic Financial Services Board pour la production des règles prudentielles (pendant du Comité de Bâle pour la finance conventionelle), http://www.ifsb.org/

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Commentaires

Salam aleykoum
Cette crise est une crise du aux interets que les banques privées imposent aux etats.Les 1600 milliards que l'etat français doient aux banques sont le calcul des interets depuis que le système de pret fractionnaire de 73 a été mise en vigueur.(voici la vidéo que le frère hani a mis sur ce blog il ya quelque temps et qui m'a aidé à comprendre http://www.youtube.com/watch?v=ZE8xBzcLYRs&feature=colike )
La cause de la crise est du aux fait que les banques privée empruntent à la BCE aux taux de 1% pendant que les banques privées elle pretent à des taux bien plus élevés aux etats.
C'est bien le système d'emprunt envers les banques privées qui en captant tous les capitaux pour payer les interets des dettes des etats qui ont appauvri les pays européen.
La pensée unique néo libérale depuis la chute de l'URSS a fait une percée dogmatique certaine.C'est à la fois une crise economique et aussi idéologique.Mais meme si les gens ne cernent pas tres bien le problème,ils savent au moins que les banquiers ont un role à jouer dedans.Mais comme il est dans l'interet des decideurs poltiques qui ont des interets liés avec la finance de laisser les gens dans l'ignorance ,il sera tres difficle d'inverser la tendance.
En france ,ceux qui ont des chances d'etre réelu sont ceux qui sont vendus à cette pensée unique néo libéral.Hollande a pour conseiller economique cohen,Lorenzi et un troisième larron dont le nom m'echappe,mais qui sont tous attaché à des banques privées.Les oligarques n'ont pas interet à ce que le système change car avec cette crise et le système des interets ,ils se sont enrichis comme cresus.
En france,les poltiques ont freinés des 4 fers pour que la finance islamique qui empiètent en vrai sur leur chasse gardé,fassent une percée.Maintenu dans leur ignorance à dessein par les oligarques,les gens ne se doutent meme pas qu'un autre système existe déjà et qu'il a fait ses preuves

Écrit par : magnolia | 03/03/2012

Assalamou 'alaykoum,

Merci Professeur Hani de nous faire partager cet article. Les responsables politiques et les économistes vont-ils enfin comprendre que leur modèle capitaliste fonce dans le mur ? Mettront-ils leur orgueil de côté pour accepter et reconnaître enfin que leur système n'est pas (plus) viable ?

Si Allah (swt) dans son immense sagesse a décrété Riba (les intérêts) comme étant des Kaba-ir (grands pêchés) c'est forcément parce que cela renferme des maux pour l'homme et la société. Quid de la spéculation ? On en voit jour après jour les dégâts à l'échelle mondiale.

P.S. : merci à l'auteur d'avoir utilisé Mohamed et non Mahomet pour désigner le Prophète (paix et salut sur lui).

Écrit par : Rachid | 04/03/2012

Un excellent article du Monde diplomatique (éd. février 2012) de Mauricio Lazzarato explique comment le phénomène de la dette opère une triple dépossession : dépossession d'un pouvoir politique affaiblie, dépossession d'une part grandissante de la richesse que les luttes passées avaient arrachée à l'accumulation capitaliste, et dépossession surtout de l'avenir, c'est à dire du TEMPS.

Justement il s'attarde sur cette dernière pour expliquer en substance que le temps appartient à Dieu mais que les usuriers s'en étaient approprié :

- "Que vend l'usurier, en effet, sinon le temps qui s'écoule entre le moment où il prête et celui où il est remboursé avec intérêts ? Or le temps n'appartient qu'à Dieu. Voleur de temps, l'usurier est un voleur du patrimoine de Dieu"

- "Les usuriers pèchent contre nature en voulant faire engendrer de l'argent par l'argent comme un cheval par un cheval ou un mulet par un mulet. De plus, les usuriers sont des voleurs car ils vendent le temps qui ne leur appartient pas, et vendre un bien étranger, malgré son possesseur, c'est du vol. En outre, comme ils ne vendent rien d'autre que l'attente de l'argent, c'est-à-dire le temps, ils vendent les jours et les nuits. Mais le jour, c'est le temps de la clarté, et la nuit, le temps du repos. Par conséquent, ils vendent la lumière et le repos. Il n'est donc pas juste qu'ils aient la lumière et le repos éternel."

J'ajouterais que le pire dans tout cela c'est lorsque des peuples (eux puis leurs enfants) se retrouvent à rembourser des dettes qui ne sont pas les leurs.

Écrit par : Rachid | 05/03/2012

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