1959

23/07/2013

Morsi, président élu et trahi

Nous savons aujourd’hui que le président Morsi a triplement été trahi.


Par le général al-Sissi d’abord, qui ne disposait d’aucune légitimité pour destituer le premier chef d’Etat élu démocratiquement en Egypte et pour suspendre la Constitution.

Par l’administration américaine ensuite, qui d’une part a collaboré à ce coup d’Etat, et d’autre part s’est arrangée pour ne pas l’appeler « coup d’Etat ». Avec une veulerie inqualifiable, le gouvernement états-unien se réfugie dans une zone grise qui laisse supposer que l’engagement des militaires, sollicités par une foule dont on a considérablement exagéré le nombre, autorise le renversement des élus par les armes. Par ailleurs, en matière de politique étrangère au Moyen-Orient, nous savons que ce sont les lobbies sionistes qui ont un plein pouvoir à Washington, et qui dictent à Obama ce qu’il doit dire et ne pas dire, ce qu’il doit faire et ne pas faire (la reconnaissance de la Palestine devant l’ONU, la ligne rouge concernant l’utilisation des armes chimiques en Syrie).

Trahi par une partie de l’opposition enfin, qui s’est évertuée à rendre la vie impossible en Egypte, pour faire croire à l’incompétence du gouvernement Morsi.

En fait, les trois acteurs de cette trahison étaient de mèche : la Maison-Blanche a promis aux militaires de continuer à leur fournir son aide annuelle de 1,3 milliards de dollars, contredisant ainsi la loi américaine qui interdit tout soutien aux putschistes. Bien plus, elle a apporté son secours financier pour fomenter des troubles continus : « L’Investigative Reporting Program de l’Université de Berkeley a révélé que plusieurs responsables de l’opposition égyptienne avaient reçu des fonds des Etats-Unis via le National Endowment for Democracy (NED), un organisme privé qui a des liens étroits avec le gouvernement américain. Parmi les récipients de cette aide financière, on retrouve le colonel Omar Afifi Soliman, un ex-policier égyptien qui a incité à la violence contre le gouvernement de Mohamed Morsi, le président déposé par l’armée égyptienne. « C’est une honte », conclut David Ottaway, un ancien correspondant du Washington Post. » (Une révolution qui ruine le crédit de l’Amérique, par Jean-Cosme Delaloye, Tribune de Genève, 12 juillet 2013)

Morsi a commis des erreurs et l’a reconnu. Mais on aurait tort de penser qu’il a manqué de lucidité politique. Au contraire, depuis le début de son investiture, lui aussi bien que les Frères musulmans avaient conscience de naviguer en eaux troubles. Il bénéficiait cependant – et continue de bénéficier – du soutien populaire et de la légitimité des urnes. Morsi est un homme de principes. Il a respecté jusqu’au bout le mandat qui lui a été confié. Et lorsque le général al-Sissi lui a proposé de rester président et de laisser à l’armée le soin de former un nouveau gouvernement, son refus a été catégorique. Il a déclaré immédiatement qu’il rejetait ce coup d’Etat, qu’il était prêt à donner sa vie, plutôt que de trahir sa foi, sa patrie et son peuple.

Dans son dernier discours officiel, et de façon très habile, il a répété un mot d’ordre dont les généraux ont compris tardivement le sens : « Tenez-vous à la légalité et à la Constitution. » Il a invité les Egyptiens à éviter la violence et à manifester pacifiquement. Si l’homme était par ailleurs si impopulaire, pourquoi donc ne pas avoir attendu les élections législatives prévues cet automne pour obtenir une majorité parlementaire le contraignant, selon les règles légitimes de la Constitution, à se plier à la volonté majoritaire ? La vérité est que les nombreuses réformes engagées par Morsi commençaient à inquiéter sérieusement les observateurs internationaux, qui ne pouvaient admettre que l’Egypte retrouvât une forme d’autonomie, notamment dans le domaine des ressources alimentaires. Par contre, une chose est sûre : les hommes appelés par les militaires pour constituer le nouveau « gouvernement », dont Mohamed ElBaradei  que les Occidentaux portent aux nues, ne seraient jamais élus au suffrage universel. De quel droit viennent-ils usurper les sièges qui ne leur reviennent pas ?  Voilà ce qui devrait susciter l’indignation de tous ceux qui défendent la démocratie.

Le New York Times (11-7-2013) observe par ailleurs que depuis la mise à l’écart de Mohamed Morsi, la vie de beaucoup d’Egyptiens s’est immédiatement améliorée : coupure de gaz et d’électricité ont comme par magie disparu. La police est de nouveau dans la rue pour faire respecter « l’ordre ». Le Palais présidentiel est à nouveau protégé par des militaires, alors que des voyous étaient payés pour y jeter des pierres…

Il existe encore un quatrième acteur qui entre dans cette mise en scène : les régimes arabes qui veulent à tout prix stopper les révolutions se succédant et qui refusent de prendre en compte le respect de la volonté populaire. Ce faisant, ils sont les alliés objectifs de l’Etat d’Israël, en soutenant les intérêts géostratégiques de l’axe américano sioniste dans la région. Ce n’est pas un hasard si les Emirats viennent de faire condamner chez eux à de lourdes peines les représentants des Frères musulmans. Ce n’est pas un hasard si les pétromonarchies ont été les premiers gouvernements à reconnaître de concert le coup d’Etat. Le Koweït a annoncé aussitôt une aide à l’Egypte de  4 milliards de dollars. Les Emirats arabes unis de 3 milliards de dollars.

Kissinger, en son temps, affirmait qu’il était de l’intérêt d’Israël de faire en sorte que, derrière chaque puits de pétrole, un Emirat soit proclamé. Le monde arabe morcelé au profit de roitelets richissimes, ou de dictateurs impitoyables, est le meilleur garant de la domination sioniste dans la région. Son pire ennemi est la démocratie par les urnes. Cela s’est vu à Gaza. 

Cela se voit aujourd’hui en Egypte.

 

Mais il n’y a rien à faire. Le compte à rebours a commencé pour l’entité sioniste et ses alliés. La fourberie est trop visible. L’indignation gronde de partout contre ces basses manipulations.

Le peuple – et pas seulement les Frères musulmans – se soulève à nouveau contre les armes et pour la liberté. Il se moque du pouvoir de l’argent et de la corruption infâme des lobbies. Il défie ouvertement le traître al-Sissi et ses forces. Il manifeste pacifiquement, alors que les militaires tuent des croyants pendant qu’ils accomplissent leur prière et alors que les « forces de l’ordre » lancent les voyous armés contre les hommes libres. Ces voyous au service du pouvoir policier, appelés « baltajiyya »,  qui viennent d’assassiner ce vendredi 19 juillet 2013 trois femmes à Mansura, dans le delta du Nil.

 

Et enfin un cinquième acteur, au pouvoir exorbitant aujourd’hui : ces médias et cette presse qui se sont focalisés le 30 juin dernier sur la place Tahrir pour cautionner le coup d’Etat, en reprenant des chiffres fallacieux. Ces médias et cette presse qui sont à présent curieusement absents, alors que depuis plus de 23 jours, les places du Caire et de toute l’Egypte débordent d’une foule bien plus considérable qui réclame que l’on respecte son vote, que le président élu Morsi soit libéré, et que la Constitution soit respectée.

Lu sur une pancarte portée par un manifestant : « Où donc est passé le président à qui j’ai donné ma voix ? »

Où donc est passée la presse indépendante censée défendre la liberté et le droit ?

Ainsi, ces événements douloureux auront eu au moins le mérite insigne de dévoiler cette abominable campagne des traîtres usant de leurs armes, de leur argent et de leurs mensonges pour donner à leurs perfides manœuvres les apparences de la légitimité.

 

Hani Ramadan

 

 

 

 

 

 

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