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Où va la France ?

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Il ne fera bientôt pas bon être musulman pratiquant en France. Que des gens d’extrême droite, ou des islamophobes notoires comme Zemmour voient dans le drame qui s’est déroulé à Paris l’occasion de fustiger sans détour l’islam, on pouvait s’y attendre. Que des voix s’élèvent pour réclamer la démission d’un ministre qu’on estime responsable de ce que personne ne pouvait prévoir en réalité, rien d’étonnant à cela. Mais que la classe dirigeante adopte des mesures qui résonnent comme une criminalisation des pratiques musulmanes, perçues comme autant de signes de radicalisation, voilà qui est inquiétant.

Jugez plutôt. Le président Macron appelle ses concitoyens à la vigilance : « Voilà ce qu’il nous revient de bâtir. La vigilance, c’est tout simplement savoir repérer à l’école, au travail, dans les lieux de culte, près de chez toi, les relâchements, les déviations, ces petits gestes qui signalent un éloignement avec les lois et les valeurs de la république. »

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Amalgames aux sommets

 

En quoi consiste « ces petits riens qui deviennent de grandes tragédies » ? La parole est donnée à l'actuel premier ministre, Édouard Philippe, s’exprimant devant l’Assemblée générale et soulignant la nécessité d’« identifier et de déceler les signaux faibles, comme l’on dit souvent en matière de renseignement, et de plus en plus faibles, pour prévenir les actes tels que ceux-ci. » Mais de quels signaux d’agit-il donc ? C’est au ministre de l'intérieur, Christophe Castaner, de nous éclairer enfin sur la question : « Parmi ces signes, qui doivent être relevés, une pratique religieuse rigoriste, particulièrement exacerbée en période de ramadan. C’est un signe, qui doit permettre de déclencher une alerte sur ce sujet. » Et de relever les changements de comportement de ces futurs apprentis terroristes : « Le port de la barbe. (….) Est-ce qu’il a une pratique régulière et ostentatoire de la prière rituelle. Est-ce qu’on a une présence d’une hyperkératose au milieu du front. »

Et bien sûr, plus cet homme montrera de la réserve dans sa relation avec les femmes, plus il sera suspect. Le test de la bise que l’on donne ou que l’on de donne pas est présenté comme étant déterminant pour justifier une suspicion salutaire. Invité le dimanche 13 octobre 2019 sur BFMTV, Jean-Michel Blanquer, ministre de l’éducation nationale et de la jeunesse, déclare : « On voit parfois des garçons qui refusent de tenir la main à une fille, si cela débouche sur un problème grave, on le signale… » 

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Les petits musulmans, suspects potentiels

 

Bref, la conviction de foi musulmane traduite par une pratique authentique et une éducation islamique qui repose sur la pudeur et la réserve, constitue désormais l’indice possible d’une dangereuse radicalisation. Tout converti à l’islam est d’ailleurs un sujet dont on peut se méfier ! Autant de discours qui nous laissent dans l’ahurissement le plus complet : un peu comme si pour repérer une brebis galeuse au milieu d’un troupeau, on donnait comme indice qu’il s’agit d’une brebis !

Il est temps de rappeler aux dirigeants et aux responsables politiques en question un certain nombre de principes qu’ils ont visiblement perdus de vue :

D’abord, les lois et les valeurs de la république imposent à tous les citoyens de défendre le droit de chacun de vivre selon ses convictions religieuses, et de dénoncer tous les amalgames qui pourraient conduire à des généralisations orientées contre un segment spécifique de la société, en l’occurrence contre les musulmans. C’est cette attitude qui est condamnable, et non pas les pratiques religieuses, qui peuvent s’exercer librement, en privé ou en public, selon la Déclaration des droits de l’homme.

Ensuite, il est inadmissible qu’un ministre puisse évoquer « une pratique religieuse rigoriste, particulièrement exacerbée en période de ramadan », quand tout le monde sait qu’effectivement, le mois de ramadan est l’occasion annuelle d’un élan spirituel qui touche toute la communauté : le jeûne est pratiqué par un grand nombre d’individus, les mosquées sont pleines, l’effervescence religieuse est palpable. Qui prétendez-vous dénoncer ainsi par vos propos irresponsables, monsieur Castaner ? Vos encouragements à la délation sont inadmissibles dans une république qui respecte l’ensemble de ses citoyens.

Enfin, ces postures de représentants éminents de l’Etat français ont suscité dans la communauté musulmane un tollé considérable et une indignation collective qu’il est difficile de passer sous silence. Cela va de la réprobation la plus vive : « Vouloir bâtir une « société de vigilance » ayant comme cible unique et explicite tous les musulmans (puisque tous sont considérés suspects), c’est en réalité vouloir bâtir une société fasciste. Ce discours de Macron est terrifiant. J’ai peur pour nos enfants », dit haut et fort Fatima Ouassak sur tweeter…aux remarques les plus ironiques : le député de la 9e circonscription des Français établis hors de France, M’jid El Guerrab, interpelle monsieur Castaner : « Je constate que vous avez une barbe vous-même. Si vous étiez musulman, j’espère que vous ne seriez pas signalé. »

Mais il y a signe et signe. Tout est dans la nuance qui nous exhorte à ne pas confondre les genres, tout en autorisant hypocritement, au détriment des musulmans, les confusions les plus subtiles…

Hani Ramadan

Directeur du Centre Islamique de Genève

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