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Lettre à tou(te)s les musulman(e)s vivant en France, et au gouvernement Macron (17/12/2020)

Cet article a été proposé aux journaux Le Monde (France) et Le Temps (Suisse). Il s’est heurté, comme le précédent, à une nouvelle censure délibérée. Aucune explication n'a été donnée. Or, la censure est à la presse ce que la répression est à la tyrannie. 

À une époque où Zemmour dispose d'une complète liberté pour proférer médiatiquement de véritables appels à la haine contre l’islam (moyennant quelques condamnations au passage sans grandes conséquences pour l’intéressé), et où cet homme est protégé par le pouvoir en place au nom de la liberté d’expression, le gouvernement français s’est engagé à établir de nouvelles lois qui visent la communauté musulmane dans le but d’étouffer la voix de ses imams sur toute question ayant une dimension politique, ou sur toute conviction religieuse qui serait en contradiction avec les principes de la république.

À cela, il est clair que les musulmans doivent répondre avec transparence et sincérité. Il est des points qui, au niveau de leur foi, ne peuvent être remis en question par un pouvoir quelconque, mais nous allons voir que cela ne pose pas de problèmes si les autorités se tiennent à leur propre Déclaration universelle des droits de l’homme, qu’elles sont censées reconnaître comme étant une référence décisive.

Il faut d’abord souligner le prétexte fallacieux qui a conduit le gouvernement Macron à brandir la nécessité de nouvelles lois. Hormis le fait que c’était là une occasion de reprendre à son compte les thématiques électoralistes du Rassemblement national (RN), ce sont les drames de Conflans-Sainte-Honorine et de Nice qui justifieraient de mettre un terme à l’influence de l’islam politique. Il suffit de considérer que ces actes odieux, dont il n’est pas prouvé à ce jour qu’ils résultent d’une radicalisation politique et idéologique, mais qui sont plutôt le fait d’individus incontrôlables, n’émanent en aucun cas de la tendance des Frères musulmans (ni d’ailleurs de celle dite « salafiste », terme que beaucoup emploient sans comprendre ce qu’il signifie). Tendance qui, en Egypte et partout dans le monde arabe, a choisi la voie des urnes pour faire valoir ses valeurs, et non pas celle des armes.

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Donner discrètement la grand-croix de la Légion d'honneur à un putschiste sanguinaire, voilà assurément les nouvelles valeurs de la république. Honte à vous! 

Il faut le rappeler. Tendance qui certes, en Palestine, et à Gaza tout particulièrement, se livre à des actes de résistance, lieu où cela est parfaitement légitime, à moins de renoncer à toute dignité. Car là-bas, la colonisation se poursuit et ne cesse de s’étendre, contre le droit international.

Il faut ensuite mettre en évidence que le propre des Etats de droit est de laisser les citoyens s’exprimer librement, même si leurs convictions sont contraires à celles de la majorité du peuple votant, courtisée par les candidats à la magistrature suprême. La liberté d’expression ne peut être le privilège de ceux qui pensent comme vous. Quelqu’un doit pouvoir dire, à titre d’exemple, qu’il est royaliste et que la démocratie est une impasse. Il doit pouvoir dire – autre exemple qui n’a rien à voir avec les théocraties moyenâgeuses européennes et les monarchies de droit divin – qu’un système qui respecte la volonté populaire, mais qui est cadré et orienté par une référence transcendante, est le seul moyen de prévenir toutes sortes de dérives.  Ce ne sont donc pas les idées et les convictions qui posent problèmes, mais seulement des propos qui seraient une véritable incitation à la haine, et qui menaceraient l’ordre public. À ce titre, on ne comprend pas encore une fois pourquoi Zemmour est libre de s’exprimer malgré la teneur de ses discours qui stigmatisent clairement l’islam, et conséquemment constituent une incitation à la guerre civile ; alors que l’on projette clairement d’interdire à un imam quelconque, en France, d’enseigner des valeurs morales religieuses contraires aux mœurs nouvelles ; ou de condamner clairement du haut de sa chaire les exactions commises par Tsahal contre des civils palestiniens, dont de nombreux enfants, et cela au mépris des Conventions de Genève.

Quels sont donc les principes auxquels, en son âme et conscience, un(e) musulman(e) ne peut déroger ?

Premièrement, on ne compare pas la loi de Dieu, issue des deux sources de l’islam, le Coran et la Sunna (ce que le Prophète Muhammad a dit, fait ou approuvé), aux lois humaines, tout comme on ne compare pas le Créateur – infiniment Parfait – aux faibles créatures que nous sommes. À la question de l’Inquisition laïcarde qui nous est posée si souvent : Mettez-vous les lois de la république au-dessus des lois de la sharî‘a, nous devons répondre en soulignant que cette interrogation n’a pas de sens, et qu’elle est en fait ridicule. Aussi ridicules que ces minuscules êtres terrestres que nous sommes, quand nous prétendons défier le ciel. Les lois républicaines, tout comme la Déclaration des droits de l’homme, ont prévu de nous accorder notre liberté de pratiques religieuses et de conscience, y compris celle qui nous conduit à penser, par exemple, qu’il est infiniment plus utile aux hommes d’interdire l’alcool, que d’en autoriser la consommation !  De plus, à la différence de ce que préconise le régime chinois avec les Ouïghours, la république ne me contraint pas à boire du vin comme preuve d’intégration. Rien n’empêche par ailleurs un(e) musulman(e) de se conformer aux lois de son pays, parce que précisément, les hommes ont eu l’intelligence de conserver ces libertés fondamentales pour le bien de chacun d’entre nous, et sans exception[1].

Or, que fait aujourd’hui le gouvernement Macron ? Exactement le contraire : il stigmatise une frange des citoyens pour les conduire non pas à reconnaître la laïcité, mais à la confesser comme un dogme absolu en renonçant à l’expression libre de leurs convictions. Soyons encore plus clairs : si demain, dans une église, un prêtre français venait à citer le passage suivant de la Bible : « Femmes, soyez soumises à vos maris comme au Seigneur » (Bible, Éphésiens 5:22), propos que beaucoup jugeraient excessifs,  quelle devrait être notre réaction ? Faudrait-il fermer son église ? Marlène Schiappa, secrétaire d'Etat chargée de l'égalité entre les hommes et les femmes, s’offusquerait-elle avec la classe dirigeante ? Dirait-elle haut et fort que cette prise de parole est contraire aux valeurs de la république et qu’il faut l’interdire en proposant à ce chrétien convaincu une formation dotée de l’obtention d’un label de qualité française ? Parlerait-elle d’un christianisme de France ?

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Nouvelles mœurs et progrès en marche : oui aux plans à trois, non à la polygamie. Et à Abraham, père d'Ismaël et d'Isaac, que lui auriez-vous dit en donneuse de leçons ?

 

Ce sont des questions. Je sais qu’elles peuvent susciter des émotions entraînant des féministes à crier au scandale. Elles appellent toutefois des réponses républicaines fondées sur des principes évidents : la liberté d’expression doit être protégée par nos institutions. Il faut combattre les idées par les idées, les paroles par les paroles ; jamais par la « censure légalisée », qui est le propre des dictatures. Seuls sont condamnables les appels explicites à la violence.  Et certainement pas ceux qui invitent leurs coreligionnaires à mener des actions citoyennes utiles à toutes et à tous.

Deuxièmement, les musulmans vivant en France devraient prendre leur distance avec un processus qui ne leur est en aucun cas favorable. Tout ce qui précède montre en effet que nous n’avons pas besoin de nouvelles lois en la matière. Pourquoi donc le gouvernement Macron vise-t-il le contrôle des imams ? Toute cette démarche s’explique par deux facteurs :

Observons d’abord que l’islamophobie représente un enjeu électoral décisif face à l’extrême droite.  La presse et les médias – et aussi pas mal d’écrivains – relèvent à grand bruit l’idée que c’est une idéologie qui est à l’origine des violences perpétrées contre un enseignant et contre une église : l’islam politique. Voilà l’ennemi. Tout est dit. Allons enfants de la Patrie !... Tout cela est grossier et manque singulièrement de nuances. Il suffit de considérer le flot de protestations engendrées par les caricatures de Charlie dans l’ensemble du monde musulman, du Sénégal jusqu’à l’Indonésie et au-delà, pour comprendre que le nombrilisme des Lumières est loin de faire l’unanimité à travers le monde.

Observons ensuite que cet éclairage est encouragé par ceux qui détiennent à 90% la presse et les médias français : les lobbies argentés qui ont tellement de pouvoir aujourd’hui en France, et qui sont à l’origine de l’élection de Macron.  Il s’agit purement et simplement de museler l’islam, et de réduire son discours à la sphère privée pour qu’enfin sa visibilité disparaisse. Au lieu de s’attacher à une laïcité inclusive, ouverte à la liberté de chacun dans un cadre républicain respectueux de principes universels, le gouvernement Macron fait tout ce qu’il ne faut pas faire : armé d’une conception républicaine pervertie et inversée, mêlant affaires d’Etat et religion, c’est par une laïcité exclusive et intrusive[2] qu’il mène sa politique guerrière contre une communauté précise, même s’il s’en défend en prétendant ne viser que les « islamistes », terme que l’on utilise aussi pour désigner les musulman(e)s pratiquant ouvertement leur religion. C’est l’Etat qui se donne désormais le pouvoir de fixer les limites d’une définition sur mesure d’un nouvel islam, « l’islam de France et des Lumières » !

Troisièmement, c’est pour toutes ces raisons que les musulmans avertis devraient dire non à ces basses manœuvres, et fermement. En islam, les principes passent avant les intérêts matériels. La vérité ne peut être sacrifiée sur l’autel de compromissions qui conduisent à une perte de confiance.

Il fallait dire à Macron : Non, Monsieur le président. En France, terre de libertéS (mais est-ce toujours le cas ?), Etat de droit (vraiment ?), nous continuerons à dénoncer les crimes perpétrés à l’encontre des musulmans, en Palestine. Et nous vous invitons à le faire. Et dans l’Egypte du dictateur putschiste Abdel al-Fattah al-Sissi, avec qui vous partagez des intérêts commerciaux, et que vous accueillez en grande pompe à l’Elysée, pour lui remettre plus discrètement la grand-croix de la Légion d’honneur ! Si les Français aujourd’hui – et je parle de tous les Français sans exception – savaient quelles sont les atrocités commises par le « maréchal » dans toute la vallée du Nile, ils réclameraient, Monsieur Macron, votre destitution.

Fidèles aux enseignements des imams qui nous ont transmis le message de l’islam au péril de leurs vies, nous continuerons à proclamer notre conviction : l’islam propose librement aux hommes une doctrine du juste milieu, entre le ciel et la terre, qui embrasse toutes les dimensions de l’existence : cultuelle, culturelle, politique, économique, sociale. L’islam nous convie à respecter les lois de la république, tant qu’elles ne sont pas trahies et perverties par des forces politiques en mal de reconnaissance.

Ici finit l’hypocrisie à laquelle votre gouvernement nous invite lamentablement. Là commence le véritable dialogue.

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Lui, par contre, il est toujours là, malgré des condamnations répétées.

Pas le CCIF qui l'a fait condamner! 

Honte à vous!

 

Hani Ramadan

Directeur du Centre islamique de Genève

 

 

 

 

[1] Il est en outre inquiétant de considérer que le régime chinois a introduit la notion de séparatisme pour persécuter les musulmans en Turkestan oriental, et que le gouvernement Macron n’a pas hésité – pour un certain temps au moins – à se servir de la même aberration sémantique pour désigner un bouc émissaire en France.

 

[2]Sur les notions de laïcités inclusive, intrusive et exclusive, voir notre article : Islam et laïcité, entre doctrines et vivre-ensemble - Le Temps  et Islam et laïcité, entre doctrines et vivre-ensemble - Islam et engagement (tdg.ch)

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