1959

Samuel Paty, et nous

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Lu devant la communauté musulmane au Centre islamique de Genève, le vendredi 23 octobre 2020

Avec Samuel, qu’aurions-nous dû faire ?

Réunir tous les élèves de la classe,

et surtout n’en exclure aucun.

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Concernant la mort de Samuel Paty, nous devons rappeler qu’avec beaucoup de musulmans, notre position est claire :

D’abord, c’est le dialogue qu’il faut engager avec ceux qui estiment que l’injure et le blasphème sont des marques de civilisation. Le dialogue, et non pas la violence. Pour nous, la liberté n’est vraiment vraie que dans la dignité et le respect de nos semblables. Chercher à leur faire du mal à l’endroit le plus sacré de leur foi n’est pas un signe d’intelligence : juste le révélateur d’une profonde ignorance. Mal que l’on traite justement par l’éducation et l’instruction.

 Avec Samuel, qu’aurions-nous dû faire ? Réunir tous les élèves de la classe, et surtout n’en exclure aucun sous prétexte de ne pas vouloir le blesser : geste qui préfigure une exclusion programmée dans le sens d’un séparatisme absurde autant que dérisoire ! Puis ensemble, à l’école de la république, nous interroger sur le sens de ces caricatures. Ces dessins ne représentent en aucune façon le Prophète de l’islam, mais ils constituent bien plutôt la projection de ce que se figurent leurs auteurs. Par l’apprentissage de cette distance critique appréciable, on éviterait bien des tensions malheureuses.

Malheureusement, ces tensions servent des desseins politiques peu louables, et les acteurs qui les instrumentalisent fondent leur stratégie électoraliste sur la vague de l’islamophobie grandissante. On assassine Samuel une deuxième fois, lorsque le drame qui fut le sien devient un argument de l’extrême droite pour désigner les coupables en masse. Et une troisième fois lorsque la classe dirigeante actuelle en France reprend à son compte cet argumentaire de bas étage, et sonne la charge au galop pour récupérer des voix.

Finalement, quel est le problème ? Notre problème à tous, sans exception, juifs, chrétiens, musulmans, libres penseurs, hommes de toutes confessions et de toutes obédiences ?

– Nous ne savons pas aimer. Nous devons apprendre à aimer. C’est le grand message et la grande vérité. Quand on aime, on ne tue pas. On n’insulte pas. On ne brise pas le cœur de nos prochains. On ne cherche pas à faire peur de façon indiscriminée, en pensant que c’est « soit eux, soit nous », et en creusant des tranchées. On commence par pardonner, parce qu’il est bien naturel d’être convaincu que l’erreur est dans l’autre camp ; et l’on engage le dialogue.

C’est ainsi que la mort d’un enseignant pourrait vraiment servir à quelque chose. Au contraire, les clameurs de haine que l’on ne dissimule plus à l’encontre de l’islam sonnent en réalité une nouvelle fois le glas des valeurs républicaines. Elles annoncent un cycle de violences dont l’Occident garde jalousement l’alternance : inquisition, colonisation, guerres et génocides…jusqu’à quand ?

Face à une dérive programmée, les musulmans se doivent de contrer les excès à venir en respectant l’Etat de droit, et en suivant toutes les voies légales pour protéger leur intégrité.

 

Hani Ramadan

Directeur du Centre Islamique de Genève

Voir :

Dessinez le Prophète

https://www.youtube.com/watch?v=uUcxQRkZg_c

muhammad.jpg

Muhammad (Dieu le couvre de bénédictions et de paix)

Commentaires

  • Rien à rajouter. Parfait

  • Disserter sur ce que Samuel Paty aurait pu ou dû faire n’est-il pas un peu vain dans la mesure où personne ne mérite d’être exécuté pour simplement avoir fait son travail, même avec des erreurs ? Les extrémistes violents se croient les pires ennemis de la République, ils sont surtout ceux de la communauté musulmane, prise en otage et sommée de se justifier alors qu’elle ne demande rien.
    Il sied par contre effectivement de s’interroger sur ce que représentent ces caricatures devenues un symbole, au sens totalement différent pour les deux camps, d’où ce dialogue de sourds meurtrier et coûteux dans lequel personne n’entend lâcher du terrain. Insulte de ce qui existe de plus sacré pour les uns, gage que la liberté d’expression est bien vivante pour les autres. Mais imaginer que des attaques d’un pareil niveau puissent concerner et toucher le Prophète, est-ce vraiment lui faire honneur ?
    Soit dit en passant, même pour un non-musulman, ces dessins cumulent la vulgarité et l’absence de valeur artistique. À titre personnel, je suis attristée que le Président Macron, dont le rôle devrait être fédérateur, se complaise dans l’escalade et la culture du déchirement.
    Lorsqu’il met en place une législation d’exception discriminant 10 % de la population de France, Macron souhaite probablement faire oublier que le pouvoir des Français a chuté, que sa gestion du Coronavirus est contestée, que la balance des payements du pays est déficitaire. Le procédé de la diversion est vieux comme le monde, mais il fonctionne toujours.

    Ce pourrait être une tâche stimulante pour les centres islamiques d’apprendre à leurs ouailles à sublimer leur indignation, à prendre du recul, à analyser dans le détail les objectifs de journaux comme Charlie Hebdo et Marianne.
    Ce qui est excessif est insignifiant, disait Talleyrand ; la meilleure parade n’est-elle pas de témoigner à ces dessins le souverain mépris qu’ils méritent ? Fatalement arrivera le moment où ils tomberont simplement en désuétude.
    Ne pas répondre à la provocation – sorte d’injonction à réagir – se donner le droit de sortir du schéma action – réaction représenterait à mon avis non une défaite, mais un gage de liberté.
    Pour ceux qui - jeunes ou moins jeunes - ne sont pas habitués à appeler la réflexion au chevet des émotions, c’est aussi une école de vie.
    Yvonne BERCHER.

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